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Lesbos: art et culture interpellés par la crise des migrants

Jean-Luc JanotAEIDL / Cellule d’appui FARNET

Le point d’orgue d’une coopération culturelle entre onze groupes d’action locale insulaires grecs avait lieu à Lesbos en mai et juin 2015, alors même que s’intensifiaient les arrivées de demandeurs d’asile. Un choc frontal pour les participants, avec des répercussions humaines et artistiques.

Depuis 2005, le réseau «Nisson Periplous» (Voguer autour des îles) rassemble 11 agences de développement local de la Grèce insulaire qui, dans le cadre des programmes européens LEADER (développement rural)1 et Axe 4 du FEP (développement côtier et de la pêche)2, coordonnent autant de «groupes d’action locale», partenariats locaux rassemblant secteur public, secteur privé, secteur associatif et autres intervenants au service du développement intégré et participatif de leur territoire. 

Le réseau cherche à favoriser le transfert de bonnes pratiques de développement local entre les différentes îles des mers Ionienne, de Crète et Egée. Au-delà d’une assistance mutuelle dans la gestion des programmes, il s’agit notamment de valoriser l’identité et l’image des îles grecques, tant auprès des touristes que des habitants: montrer aux premiers que les îles ont autre chose à offrir que le tourisme de plage et rappeler aux seconds que leur territoire recèle des trésors en termes de savoir-faire, de traditions, d’architecture, de gastronomie, d’art, etc., à la fois valorisants et valorisables.

«Tout l’intérêt de l’approche locale du développement, ce qu’on appelle maintenant le CLLD3, est d’être à l'écoute des besoins réels des habitants de nos îles», résume  Anastasios M. Perimenis, directeur d’ETAL, l’agence de développement local de Lesbos. «C’est une question de développement économique mais aussi de cohésion sociale. Nous somme convaincus que les événements culturels, par exemple, permettent aux population locales d'échanger des idées et d’engendrer de l’innovation sociale.»

Le réseau insulaire grec met ainsi en œuvre depuis juin 2014 un projet de coopération culturelle axé sur le rôle de la culture et de l'expression de la civilisation comme moyen de promouvoir le développement durable.

Le projet a culminé à Lesbos, en mai et juin 2015, avec le «Printemps  artistique le la Grèce insulaire» qui a vu se dérouler durant trois mois 9 manifestations auxquelles ont travaillé et participé de nombreux habitants et 143 artistes en provenance de toutes les îles grecques. 33 sont venus à Lesbos réaliser et exposer leurs œuvres, et ce au moment même où explosait le nombre de réfugiés débarquant sur l’île.

«Une surprise totale!», insiste Anastasios. «Nous connaissions depuis plusieurs années le phénomène des clandestins, mais là, cela dépassait l’imagination: 7000 à 8000 réfugiés arrivaient sur l'île chaque jour, tous cherchant à rejoindre Mytilène d’où part le ferry. Ils étaient partout, sur toutes les routes de l’île, dans tous les parcs, dans toutes les rues, sur le port et la jetée. On ne pouvait quasiment plus se déplacer à pied et ni même souvent en voiture. Beaucoup d'Afghans, d’Irakiens et de Syriens avec presque rien, parfois sans chaussures… Nos homologues et visiteurs de Corfou ou d’Eubée, qui ne connaissent pas cette situation, ont été sous le choc! Et comme l’événement rassemblait une foule de gens, à commencer par les habitants de Lesbos eux-mêmes, il a vite pris la forme d’un grand forum où on a discuté et essayé d'analyser la situation. Autant que je m’en souvienne, la question a été soulevée dans chaque rencontre, réunion et atelier liés à l’événement.»

Ces débats on toujours été teintés d’empathie pour les réfugiés aussi du fait, selon Anastasios, que la population de Lesbos et d’autres îles grecques  est partiellement issue de la grande déportation des Grecs d’Asie mineure en 1922. «La population locale a toujours en tête cette terrible histoire», souligne-t-il.

Les pêcheurs locaux sont également les premiers confrontés au drame: «ils trouvent souvent descorps en mer… Spontanément, ils remorquent les bateaux qui n’ont plus assez de carburant pour atteindre la côte. Ils renforcent également les opérations de sauvetage des garde-côtes. L'un de nos bénéficiaires de l’Axe 4 du FEP m’a dit: ‘Nous n’avons pas le droit de nous approcher des bateaux de réfugiés, mais je connais la mer et quand on crie à l'aide depuis un bateau sur lequel il y a 50 personnes alors qu’il est conçu pour 20, je sais qu’il va certainement couler… Comment alors songer à s’éloigner? J’informe donc les autorités portuaires et, quoi qu’elles me disent, je ramène les réfugiés à terre. Une fois qu'ils sont au sec, ils pleurent et expriment une infinie reconnaissance…’»

Au sujet de l’événement lui-même, Anastasios a également beaucoup d’anecdotes à raconter: «de nombreux participants ont par exemple demandé qu’on emballe leur déjeuner ou dîner pour le donner à des réfugiés. Plusieurs allaient au supermarché et distribuaient les produits alimentaires qu’ils avaient achetés.» 

Quant au résultat artistique de l’événement, il a été profondément marqué par la crise migratoire: «Pour faire court, les œuvres d’art produites dans les différents ateliers ont été très influencées par la crise des réfugiés, la guerre et les questions sociales. Le résultat est une série de tableaux, d’œuvres d’art et une bande dessinée extrêmement sensibles que nous cherchons maintenant à promouvoir à travers un catalogue et un livre, ce que nous n’avions pas prévu.»

Ce sont plus d’un million de réfugiés qui seront arrivés cette année en Europe, et, selon les prévisions de la Commission européenne, ce mouvement massif devrait encore s’amplifier en 2016. C’est un défi immense pour l’Union européenne,  pour l’ensemble des Etats membres et, en leur sein au niveau local, pour un grand nombre de territoires, qu’ils soient ruraux, urbains, littoraux. Le développement local porté par les acteurs locaux a permis de créer une culture de concertation et de partenariat entre toutes les forces vives des territoires, institutions publiques, entreprises privées, société civile. Face à cet immense défi, ces partenariat exemplaires peuvent jouer un rôle essentiel pour faciliter l’accueil de ces populations, faire œuvre de solidarité, mais aussi, chaque fois que possible, faire de cet atout un atout pour le développement local.


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