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CALM: les réfugiés «comme à la maison»

Jean-Luc Janot (avec Antoine Saint-Denis / AEIDL, SINGA, Le Télégramme, Les Echos.fr)

L'accueil des réfugiés ne peut pas se résumer à l'accueil d'urgence. En France, 4 000 offres d'hébergement de réfugiés ont été reçues par le dispositif CALM («Comme A La Maison») mis en place par l'association SINGA qui aide les demandeurs d’asile.

Le dispositif CALM permet la mise en relation entre des réfugiés mal logés voire sans domicile fixe et des particuliers. Pour cela, il s’appuie sur une communauté grandissante de citoyens souhaitant s’engager en faveur de l’accueil des réfugiés. C’est l’une des réalisations de SINGA, qui invite à changer le regard sur les réfugiés. S’ils disposent des bons outils et de relais solidaires, ces derniers peuvent déployer leurs talents et trouver une place active dans la société française.

Pour Antoine Saint-Denis, expert en innovation sociale (AEIDL / Europe for People), «Comme à la maison et, plus globalement, SINGA, sont emblématiques d’une nouvelle approche des besoins sociaux. Le numérique favorise l’élaboration de réponses innovantes, dans lesquelles le bénéficiaire est vu comme un co-inventeur de solutions. Par ailleurs, la logique d’entreprise sociale est porteuse de nouvelles approches, moins dépendante à tous égards des politiques publiques.»

Depuis le lancement du projet le 20 juin 2015, Journée mondiale des Réfugiés, la fréquentation du site internet de SINGA s'est emballée: de seulement 20 propositions de logements entre juin et août,  12 000 propositions ont été reçues en septembre et près de 4 000 personnes sont à présent inscrites pour proposer qui une chambre, qui un hébergement d’«un mois pour commencer», avec une spontanéité aux antipodes du discours de repli souvent associé aux thèmes liés à l'immigration.

«Nous avons tous types de familles parmi les inscrits: des agriculteurs, des banquiers, des gens qui vivent à la campagne, d'autres en ville, à Paris, Montpellier, Bruxelles...», s'enthousiasme Alice Barbe, co-fondatrice de SINGA.

L'initiative, baptisée «CALM» (Comme A La Maison), est partie d'un constat simple: les réfugiés statutaires ont des droits - notamment celui de travailler - mais ils se retrouvent souvent isolés, sans réseau, et cela bloque leur intégration. Pourtant «les réfugiés, ce sont des entrepreneurs, des talents, une source de richesse interculturelle, de créations d'emploi», assure Alice Barbe. D'où l'idée de leur trouver une solution temporaire de logement «pour se poser, mieux comprendre la société dans laquelle ils sont, rencontrer des Français et surtout pour plus de sérénité pendant toute cette période de stress et d'anxiété.»

Créée en février 2012 par Nathanaël Molle et Guillaume Capelle, l’association SINGA favorise l’émergence d’espaces et d’outils de rencontre, d’échange et de collaboration entre les réfugiés et leur société d’accueil afin de favoriser le vivre-ensemble, l’enrichissement culturel et la création d’emplois.

L’association disposait d’un budget de 9 000 euros la première année et espère atteindre 200 000 euros fin 2015. «Nous n'en sommes pas loin», confie Alice Barbe. «Nous avons un business model hybride», explique-t-elle. «D’abord, Nathanaël est ‘Fellow Ashoka’: c’est-à-dire que son projet est accompagné et soutenu financièrement par ce réseau d’entrepreneurs sociaux. C’est une bourse qui nous a lancé très, très vite.» Ensuite, SINGA est financée par des fondations, comme la Maison des Sciences de l’Homme, la Fondation d’entreprise Free, mais également par des entreprises privées.

CALM ne concerne que les réfugiés statutaires, c'est-à-dire des personnes dont la demande d'asile a été acceptée - même si, parmi les bénévoles qui appellent l'association, beaucoup ne font pas la différence entre les divers statuts et veulent juste aider.

«Beaucoup disent: "je n'ai pas de logement mais je voudrais faire quelque chose"», rapporte Nathanaël Molle, venu présenter le projet le 29 octobre au Parlement francophone bruxellois. «C’est un signe de la mobilisation provoquée par les drames à répétition aux frontières de l'Europe. Il y a aujourd'hui un vrai réveil de la société civile sur cette question-là. On ne peut plus rester sans rien faire, c'est un message qu'on reçoit tout le temps», affirme-t-il, en soulignant combien il est important de lutter contre une image «misérabiliste» du réfugié.

Une centaine de personnes sont logées actuellement et les responsables de SINGA multiplient les réunions avec les familles intéressées, pour les former (1500 familles à ce jour) et qu'elles s'engagent dans l'aventure dans les meilleures conditions. «Il peut y avoir des différences culturelles sources de malentendus», insiste Nathanaël Molle. «Il faut être conscient que les réfugiés sont extrêmement connectés, pour rester en contact avec famille. Il vaut mieux ne pas demander pourquoi la personne est partie, où est la famille, les réactions face à la prison et la torture… Il faut s'orienter sur comment construire l'avenir ensemble.»

«Le "matching" est très important», souligne le cofondateur de SINGA. «On privilégie la mise en relation de réfugiés et citoyens ayant les mêmes passions. Si vous êtes un passionné de foot, d’échecs, de théâtre, de visites de musées, de danse, de chant, nous sommes sûrs de pouvoir rencontrer des personnes réfugiées qui auront les mêmes passions. Vous pouvez aussi organiser des événements, des formations, proposer des cours de langues (toutes les langues), ou tout simplement inviter un (ou plusieurs) réfugiés à venir goûter un bon plat typique de votre région.»

«Il est important par exemple que réfugiés et familles fixent une charte sur le fonctionnement au quotidien», explique Alice Barbe. «L'engagement n'est pas financier, ni définitif: dans le cas où l'une des deux parties ne souhaite pas continuer la colocation, on essaie de régler le problème mais si ça ne fonctionne pas, on arrête», assure-t-elle.

Fidèle à son développement autour du numérique et du participatif, SINGA a lancé en septembre une campagne de crowdfunding afin de financer le lancement de l’application CALM qui permettra un impact plus important. Le programme n’est pour l’instant accessible que par Internet ou en s’adressant directement à l’association, l’application arrivera en décembre.

La petite équipe (une dizaine de personnes), qui combine esprit start-up et enthousiasme associatif, prépare déjà les prochaines étapes: développement dans toute la France, installation au Québec d'ici la fin de l'année... Au-delà, l'association rêve de monter des projets similaires en Allemagne, en Belgique...

Alice Barbe en est convaincue: «Si on donne une chance à ces réfugiés et si on améliore les conditions d'accueil, on peut arriver à une société où le vivre-ensemble est possible pour tout le monde.»

En savoir plus http://singa.fr/